Carnet de voyage de retour de Bristol en Angleterre, où se tenait l’Ad-Free-Cities national conférence (conférence nationale pour des villes sans publicité). Trois français ont fait le déplacement… Ils ont pu apprécier les avancées de la lutte anti-pub made in England, et trouver de nouvelles sources de d’inspiration et de motivation pour continuer le combat en France.

Vous ne le savez peut-être pas mais la France a probablement le réseau le plus avancé dans la lutte contre l’omniprésence et la prolifération publicitaire. En effet, deux associations nationales travaillent au quotidien sur la question depuis près de trente ans : RAP (Résistance à l’agression publicitaire), association militante et de plaidoyer ayant des groupes locaux sur tout le territoire, et Paysages de France, association légaliste chevronnée. Si à cela vous rajoutez les Déboulonneurs ou les lyonnais du Collectif Plein la vue, cela fait un beau maillage.

D’autres mouvements luttent contre la publicité en Allemagne, Espagne, Belgique, Japon, Angleterre… mais à ce jour sans organisation d’envergure nationale.

L’art comme moteur du mouvement anti-pub britannique

Depuis quelques années, des réseaux anti-pubs commencent à se structurer en Angleterre. Brandalism d’abord, et aujourd’hui Ad-Block Bristol, fer de lance de la lutte outre-Manche. C’est ce dernier collectif qui nous a invité à cette journée de conférences et ateliers : étaient présents Khaled Gaïji, de RAP pour représenter le mouvement anti-pub français ; Renaud Fossard, de SPIM (Systèmes publicitaires et influences des multinationales), qui mène un projet sur la communication et le marketing des multinationales ; et Benjamin Badouard, en tant que membre de RAP (et de Plein la vue), pour évoquer l’« expérience grenobloise ».

Près de 150 personnes sont venues de tout le Royaume-Uni, un succès pour les organisateurs dont l’un des objectifs était de lancer un réseau national, en s’inspirant notamment des expériences françaises. Ils ont encore du pain sur la planche avant une mise en place concrète, mais au regard de la détermination des organisateurs, cela devrait se faire dans l’année (espérons !).

En France nous axons notre travail sur l’activisme écologiste et sur le plaidoyer auprès des politiques. Au Royaume-Uni, les militants utilisent l’art comme outil pour faire évoluer les règles, pour mettre en avant un imaginaire collectif qui remplacerait l’actuelle emprise mercantile sur nos villes.

Burg Arts 2019 – Matt Mansons – Ad-Block Bristol

L’anglais a l’ouverture de panneaux publicitaires assez facile. Une fois le panneau ouvert, la pub est remplacée par une affiche artistique. Si en France, on peint des slogans et on dessine sur des affiches à modèle unique, là-bas, on imprime des œuvres d’arts. Celles-ci interpellent les passants, les laissent à imaginer des villes pleines d’espoir, apaisées. Cela prend bien à Bristol, ville de Banksy, ville « alternative » comme Berlin, où les graf’ pullulent. Nous pourrions en France nous inspirer de cette sensibilité artistique (qui est tout de même déjà bien vivante).

Cependant pour nos amis outre-manche, le mouvement manque encore de forces vives, de militants, et manque également de rapport au politique, de travail de plaidoyer. Deux outils incontournables selon nous pour arriver à faire avancer les choses, outils que nous utilisons en France, et notamment à Lyon.

Une subtile combinaison d’art, de militantisme et de plaidoyer permettrait probablement à tous les mouvements anti-pubs, qu’ils soient d’Angleterre, de France ou d’ailleurs, de remporter davantage de victoires. À suivre…

Voyage en utopie publicitaire

Trois jours en Angleterre et on se dit qu’il devient urgent que leur mouvement se structure pour remporter plus de victoires (localement, à Bristol, ils glanent quelques succès). Car la pression publicitaire est là-bas vraiment étouffante. Pas forcément dans les centres villes, assez protégés (quoique, moins qu’en France), mais surtout dans les entrées d’agglomérations.

Prenons l’autoroute entre le coeur de Londres et sa périphérie : pour nous, militants d’une vision apaisée de la ville, la prise avec le réel a été proprement hallucinante. Pire qu’un film de science-fiction, pire qu’un mélange de 1984 et du Cinquième Élément, c’est un voyage dans un futur, mais déjà bien réel à Londres, et que l’on ne veut surtout pas voir arriver en France:

Sur plusieurs kilomètres, le long de cette autoroute surélevée, des dizaines de panneaux publicitaires numériques de 30m, positionnés à 20 mètres de hauteur, des deux côtés de la route… Une agression visuelle permanente, une pollution lumineuse extraordinaire, un risque d’accidents accru, une emprise énorme sur l’espace public, et une consommation énergétique ubuesque en ces temps de prises de consciences écologiques.

Du haut de notre bus, dans cette portion d’autoroute bondée de voitures individuelles, arriva l’acmé de ce voyage en utopie publicitaire : sur 500m, une quinzaine d’écrans numériques de 30m2 de chaque côté de la route, nous ventant les vertues de nouvelles voitures plus robustes et rutilantes, de la dernière crème pour rajeunir, du dernier burger made in malbouffe…

Les villes françaises ne doivent pas ressembler à Londres

Une bonne partie de ces écrans étaient estampillés JC Decaux, cette même entreprise née à Lyon en 1964, qui pollue désormais les cerveaux de toute la planète et qui souhaite, avec son concurrent ClearChannel, faire de Lyon et d’autres villes de France, des vitrines publicitaires.

Le long de la M4, entre Londres et Bristol

Notons que l’Angleterre a bien souvent quelques années de retard sur les Etats-Unis, mais une dizaine d’années d’avance sur la France en matière d’avancées technologiques. Autrement dit, les publicitaires veulent que toutes les villes du monde ressemblent à cette entrée dans la ville de Londres. C’est la logique du secteur publicitaire : une fois un marché saturé, il faut en trouver un autre encore peu touché et l’abreuver jusqu’à saturation.

Ce que nous avons vu là-bas n’est en rien un progrès, ce n’est en rien un choix des citoyens, et ce n’est pas non plus ce qu’il faut pour notre planète, pour la santé de nos enfants, pour la prospérité de nos commerces locaux, ni pour la beauté de nos paysages urbains !

Les publicitaires veulent nous l’imposer mais ce sont (encore…) nos élus qui font le choix, ou non, d’accepter ces pollutions publicitaires.

RAP, depuis plus de deux décennies en France, et le Collectif Plein la vue, depuis près de deux ans à Lyon, ont démontré de maintes manières que la publicité était néfaste pour nos villes, nos vies, notre vivre ensemble. Comme demandé depuis longtemps aux partisans du « toujours plus de publicité », nous attendons avec impatience la réponse à cette question : En quoi la publicité améliore-t-elle notre cadre de vie, par ailleurs objet premier des Règlements locaux de publicités en cours de rédactions ?

Partout en France, tant que nous n’aurons pas de réponse satisfaisante à cette question, nous continuerons à nous mobiliser et exiger une drastique diminution de l’emprise publicitaire.

photo couverture : Matt Bonner, Burg Arts, Ad Block Bristol